Épanouissement tardif

L'actrice Dolly Wells nous parle les avantages d’arriver en deuxième place, dans un monde où tout le monde veut finir premier

Antonia Whyatt
Jeremy Liebman

« On se sent plus en sécurité quand on est un peu dans l’ombre, qu’on n’est pas au premier plan », explique Dolly Wells, actrice devenue scénariste-réalisatrice, en parlant de sa carrière tardive. « Je pense que j’étais assez paresseuse après l’université, et quand le signal de départ a été donné, je traînais encore, apprenant à peine à lacer mes souliers. Même une fois que j’ai commencé à exercer le métier d’actrice, il était difficile de trouver un emploi et de gérer mes enfants en même temps. Ma carrière n’a pas décollé, et je ne me suis pas vraiment aidée », dit-elle dans son accent britannique au débit rapide. La carrière de Wells est désormais bien en selle grâce à sa série Doll & Em sur la chaine HBO, et à son rôle de soutien dans Can You Ever Forgive Me ? Et à 48 ans, plutôt que d’appliquer les freins, elle grimpe les échelons alors qu’elle vient d’écrire et de réaliser son premier film, Good Posture. 

Wells a épousé le photographe américain Mischa Richter à 28 ans et, à 30 ans, elle a eu son premier enfant, Elsie, suivie d’Ezra quelques années plus tard. « Je n’avais pas encore fait le point sur ma carrière à cet âge. C’était tellement agréable d’être mère et d’avoir un enfant », dit-elle. « Mais je me souviens d’avoir pensé que lorsqu’ils dormaient, je devrais essayer de faire quelque chose de constructif et de productif. Sauf que la plupart du temps, je me contentais de faire du pain aux bananes et regarder des émissions de télévision médiocres ». Ce n’est que lorsque l’actrice Emily Mortimer, une amie d’enfance, a déniché un livre qu’elle voulait adapter à l’écran que Wells a vraiment commencé à écrire. « Emily m’a permis de mieux diriger mes efforts. Nous avions toutes deux des bébés à l’époque, et on s’assoyait dans un café de Queen’s Park à Londres pendant des heures et des heures, juste pour écrire. Nous y avons eu tant de plaisir que nous avons recommencé à écrire ensemble plus tard ». Tandis que Wells évoluait dans le milieu des acteurs anglais, Mortimer s’est envolée pour Hollywood et s’y est bâtie une réputation. « Elle est beaucoup plus disciplinée que moi – elle est très intelligente et c’est une très bonne actrice. J’étais beaucoup plus paresseuse, peu ambitieuse. Je ne me suis réveillée qu’à 30 ans ».

(Wells dit qu’elle essayait inconsciemment de recréer l’atmosphère artistique et décontractée dans laquelle elle a été élevée).

Son père, John Wells, était un satiriste et écrivain britannique devenu populaire au Royaume-Uni grâce à sa caricature du mari de Margaret Thatcher, Dennis. J’ai grandi dans un climat de plaisir, d’ouverture et de convivialité, et je me suis dit : « Ooh, j’aimerais bien être actrice », raconte Wells. Elle voulait aussi donner à ses enfants le même genre d’éducation ludique, fluide et légèrement glamour qu’elle avait reçu. « Je les traînais même parfois au travail. J’ai eu un rôle dans Star Stories [une série satirique qui jette un regard comique sur la vie des célébrités]. Il y avait une scène dans une église : j’ai assis Elsie et Ezra à l’arrière et je leur ai dit d’être vraiment, vraiment silencieux. J’étais si irresponsable », dit-elle en riant.

Wells et Mortimer se sont rencontrées par l’intermédiaire de leurs pères, « les Johns », qui avaient des carrières parallèles – John Mortimer était un avocat anglais devenu dramaturge à succès. « Nous nous sommes rencontrées à l’âge de quatre ans, mais nous étions plutôt comme des cousines, prenant des leçons de ski, des vacances en famille et d’autres activités du genre. Ce n’est que lorsque nous avons obtenu notre diplôme universitaire (Mortimer d’Oxford, Wells de Manchester) que nous avons tissé des liens. Une fois, nous sommes restées éveillées toute la nuit chez mon amie Polly Astor, à parler de la façon dont nous avions toutes deux été larguées par nos petits amis », dit Wells en riant. « En nous rappelant ces histoires, les récits de nos ruptures sont devenus agréables, surpassant la douleur de ce qui s’était passé. »

Les deux femmes étaient extrêmement proches de leurs pères, mais la relation de Wells avec le sien était loin d’être conventionnelle. Elle a été élevée sous le nom de Dolly Gatacre, la plus jeune des six enfants issus du premier mariage de sa mère. Ce n’est que vers la fin de son adolescence que ses parents lui ont révélé que son beau-père, John Wells, était en réalité son père biologique. À l’âge de 10 ans, une fois sa mère et John mariés, elle se souvient leur avoir dit que s’ils devaient avoir des enfants, elle en serait sûrement jalouse. « Et ma mère m’a dit : Eh bien, nous en avons eu, en quelque sorte ». Tout de suite j’ai pensé : « Peut-être que c’est moi ».

Peu après cette découverte, Wells a changé son nom de famille. « Connaître la vérité fut un soulagement. Mais c’était lourd à porter. Avant de savoir qu’il était mon père, je me sentais tellement coupable parce que j’étais folle de lui – je me sentais mal parce que je l’adorais », dit-elle. Tragiquement, six ans après qu’elle ait pu enfin commencer à l’appeler « papa », John est mort à l’âge de 61 ans d’un lymphome non hodgkinien. « C’était une période étrange, horrible et triste », dit Wells. « Certains articles du Guardian et d’autres publications ont laissé entendre que je pouvais profiter de sa célébrité. Je n’avais pas le sentiment d’avoir accompli quelque chose dont je pouvais être fière ou dont je pouvais me vanter. J’étais en plein déni de sa mort. Je me suis cachée et je me suis faite discrète pendant un certain temps »

Ce n’est que vers la fin de son adolescence que ses parents lui ont révélé que son beau-père, John Wells, était en réalité son père biologique.

Il n’est donc pas surprenant que dans Good Posture, il soit question d’une relation père-fille inconfortable. Le personnage principal, Lilian (Grace van Patten), 18 ans, a un père veuf et riche (Norbert Leo Butz) qui évolue dans le monde de la musique et qui s’envole pour Paris avec sa nouvelle petite amie française. Il compense son absentéisme en plaçant Lilian dans une maison de Brooklyn appartenant à son amie Julia Price (Mortimer), célèbre romancière. Au début, Lilian se comporte comme une femme gâtée et privilégiée, passant son temps à fumer des joints et à jouer de la guitare avec Don (Ebon Moss-Bachrach), le mari de Julia, tout en faisant du FaceTime avec son père indifférent. Il répond aux textos de Lilian de façon sporadique, ayant clairement échoué dans son éducation, tellement qu’on peut même voir Lilian porter nonchalamment la robe de chambre de Julia et utiliser sa brosse à dents. Van Patten est hypnotisante, et malgré le mauvais comportement de Lilian et ses erreurs de jeunesse, on sympathise avec sa solitude, son isolement et avec ses difficultés devant sa transformation en adulte alors qu’il lui manque tant d’habiletés fondamentales.

Le film reflète également la profonde solitude que Wells ressent lorsqu’elle passe de sa famille londonienne douillette à la vie à Brooklyn. Mais comme Lilian, elle avait besoin d’un réveil un peu brutal : le choc de cette relocalisation a réveillé Wells de sa vingtaine endormie, et elle est devenue plus allumée. « New York est plus brutale que Londres. La température y est plus intense – il fait si chaud en été et si froid en hiver – et les loyers sont si chers », dit-elle. « Tout cela m’a rendu plus ambitieuse ». Alors qu’elle vivait aux États-Unis, Wells a pour la première fois quitté ses enfants pour aller travailler : « Je suis allée à L.A. pour jouer dans Blunt Talk avec Patrick Stewart quand Elsie avait 11 ans et Ezra 9. J’ai ressenti cette « culpabilité de mère » en les laissant derrière. Je n’avais jamais vécu rien de tel auparavant ». 

Outre son mari et ses enfants, la seule « famille » que Wells avait à New York était Mortimer. Elles avaient recommencé à écrire ensemble lorsqu’elles étaient à Londres et avaient rédigé le scénario qui est devenu la première saison de Doll & Em, un portrait d’amitié entre femmes. Elles ont écrit la deuxième saison ensemble à Brooklyn. En écrivant, elles ont abordé des sujets un peu tabous, comme la jalousie entre amies et les déséquilibres de pouvoir qui peuvent survenir avec le succès. « Au début, nous l’avons conçu comme une pièce de théâtre : qui détient le pouvoir et comment ce dernier change les gens », explique Wells. « C’était un geste courageux de la part d’Emily de s’attaquer à ce projet – je n’avais rien à perdre, alors que sa carrière à elle était déjà couronnée de succès. Si nous avions échoué, ou si ç’avait été mauvais, ça n’aurait rien changé pour moi. »

Mais HBO a accepté notre série, qui était un précurseur de la comédie féminine britannique confessionnelle, auto-dérisoire et grinçante qui a atteint son apogée avec Fleabag. En effet, Phoebe Waller-Bridge a apparemment crédité Doll & Em comme étant une inspiration pour sa série. « Je ne crois pas que nous ayons réalisé, pendant que nous écrivions, que c’était une déclaration importante sur les femmes », dit Wells. « Nous étions juste deux amies dans la trentaine qui vivions certaines choses, et nous pensions qu’il fallait en parler. On ne s’intéressait pas tellement à tous ces aspects-là à l’époque. Quelqu’un a dit à Mischa : « Je n’ai pas regardé l’émission de ta femme parce que c’est une « affaire de filles ». Je pense que cette attitude n’est plus la même : les gens ne disent pas ça de Fleabag. »

Wells a toujours voulu être réalisatrice mais elle n’a pas toujours eu la confiance nécessaire. « J’avais participé à plusieurs films du réalisateur et producteur Jamie Adams, et il m’a demandé de réaliser. Au début, j’ai refusé, car j’étais craintive. La fois suivante, il m’a dit qu’il ne me demanderait plus rien si je refusais. Alors j’ai fait le grand saut ». Wells a écrit elle-même le scénario de Good Posture, ce qui l’a aidée à le visualiser en mode film. « Je ne connaissais pas le jargon de la mise en scène, mais en tant qu’actrice, j’avais l’expérience d’être mise en scène, ce qui m’a aidée. De plus, mon assistant Ryan Eddleston était si compréhensif que si, par exemple, je ne savais pas ce qu’était un « curseur d’objectif », il prenait le temps de me l’expliquer ». Wells a tourné le film au complet en 12 jours. « C’est incroyable que tout se soit si bien passé. Quand je regardais les images brutes, je croyais qu’au final, ça n’aurait aucun sens », dit-elle.

Les personnages de Wells sont amusants, profonds, souvent inconfortables et profondément imparfaits – autrement dit, ils sont humains. Et ils fument souvent de l’herbe. Dans Good Posture, Lilian fume avec Don : ils passent une soirée hilarante à jouer du ukulélé, à laquelle Julia met fin quand elle trouve qu’ils s’amusent un peu trop. Dans Doll & Em, Wells a même réussi à convaincre Susan Sarandon (qui joue son propre rôle) de fumer un joint à l’écran avec Doll, question de briser la glace. Elles finissent par ricaner et se lier d’amitié. « Je pense que j’ai une meilleure relation avec le cannabis qu’avec l’alcool. Quand j’étais plus jeune, tout le monde était tellement excité à l’idée de se saouler, et je n’aimais pas vraiment boire », explique Wells. « Je trouvais étrange qu’il soit acceptable de se comporter ainsi, alors que fumer un joint était considéré comme horrible ! Même si le pire qui puisse arriver, c’est qu’on se défonce un peu, qu’on mange des sucreries et qu’on rigole ».

Alors que nous nous entretenons, Wells contemple la plage vide hors saison de Provincetown, la ville natale de son mari. Elle revient tout juste d’une tournée promotionnelle en Europe. Son dernier rôle en date, celui de Sister Agatha dans le drame télévisé britannique Dracula, a fait couler beaucoup d’encre sur la « nonne sexy » et a suscité des rumeurs de prix prestigieux. La carrière de Wells, semble-t-il, est en train de s’envoler. « C’est drôle, parce que j’ai commencé si tard », dit Wells. « La semaine dernière, Elsie a parlait à l’un de ses professeurs et racontait à quel point c’était cool que sa mère ait adopté son métier plus tard dans sa vie, qu’elle puisse à la fois élever ses enfants et avoir une carrière ». Aujourd’hui, loin de son passé de vagabonde désœuvrée, Wells se dit fièrement ambitieuse : « Lorsqu’une femme est décrite comme ambitieuse, c’est comme si on disait qu’elle avait une hygiène douteuse, qu’elle est sale. On ne penserait jamais une telle chose d’un homme ambitieux ». Au lieu de remporter le sprint, Wells a conservé une bonne distance, se donnant le temps de profiter de chaque étape de la course. Et nous sommes tous aux abords de la piste, à l’applaudir et à s’émerveiller de son endurance et de sa sagesse.

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