Démasquée

Pour Laakkuluk Williamson Bathory , la danse du masque traditionnelle groenlandaise uaajeerneq est révélatrice

TARRALIK DUFFY
LAAKKULUUK WILLIAMSON BATHORY & JAMIE GRIFFITHS

Dire que Laakkuluk Williamson Bathory est une Inuit invétérée est un euphémisme. Née en Saskatchewan, cette Inuit Kalaaleq du Groenland, maintenant basée à Iqaluit, capitale du Nunavut, est mieux connue pour ses performances intenses et électrisantes d’uaajeerneq, une danse du masque groenlandaise qui combine la peur, la sexualité et l’humour pour repousser les limites du confort. Pourtant, il est impossible de la classer dans une catégorie artistique en particulier.

Laakkuluk a appris la pratique autrefois interdite de l’uaajeerneq auprès de sa mère alors qu’elle était adolescente à Saskatoon. À l’époque précoloniale, les Kalaaliit noircissaient leurs visages avec de la suie ; des gouttes de sang étaient utilisées pour mettre en valeur et décorer le visage, donnant à celui qui portait le masque une apparence menaçante, venue d’un autre monde. Certains danseurs rembourraient leurs vêtements ou plaçaient des boules dans leurs joues pour déformer davantage leur apparence. Les missionnaires chrétiens n’appréciaient pas ces spectacles imprévisibles et apparemment démoniaques. Considérant avec arrogance et ignorance que cette pratique était diabolique, ils l’ont interdite. Lorsque cette forme d’art antique a refait surface dans les années 1970, elle était imprégnée de sens politique.

« J’ai toujours pensé que c’était très drôle, très effrayant et même un peu amusant, et cela m’a toujours attirée », dit Laakkuluk, décrivant l’uaajeerneq comme la pierre angulaire de sa pratique artistique. C’était aussi un moyen de faire démarrer la fête, me dit-elle, dans son rire joyeux, instantanément reconnaissable et contagieux. « Habituellement, c’était quelqu’un qui décidait, à propos de rien, de se mettre du noir sur le visage et de déformer ses traits, puis de sauter et d’effrayer tout le monde : c’est ainsi que la fête commençait ». 

Mais le pouvoir de l’uaajeerneq est bien plus profond. Il évoque la peur. C’est une façon « d’apprendre aux enfants, dans un cadre sûr, comment faire face à la panique, aux changements de météo ou aux évènements soudains (comme un accident) », dit-elle. « Il faut être capable d’apaiser sa peur et de réfléchir de manière rationnelle aux situations qui se présentent. »

La capacité de Laakkuluk à gérer des situations difficiles a été mise à l’épreuve à maintes reprises. Lors d’un incident particulièrement effrayant, elle s’est trouvée face à face avec un ours polaire, qui avait passé « son gros nez » à travers une fenêtre et avait tenté de pénétrer de manière agressive dans la maison familiale. Elle est restée très calme alors que son mari lui tendait un fusil ; Laakkuluk a tiré un coup de semonce, mais lorsque l’ours a persisté, elle a dû l’abattre. Ses enfants sont restés paisiblement endormis pendant toute l’épreuve. 

Lorsque nous parlons de cette expérience, elle révèle les sources d’où elle continue à puiser sa force : sa communauté, les conversations difficiles, son rôle de mère et de partenaire, et sa capacité à se transformer en un personnage provocateur, menaçant, sexy, hilarant et délicieusement espiègle, tant sur scène que lors de réunions plus intimes. Laakkuluk collabore souvent avec Tanya Tagaq, chanteuse inuite maintes fois primée, pour créer des performances extraordinaires et cinétiques. Elle est un exemple vivant de la résurrection de notre culture et de notre langue. Tout ce qu’elle fait est fait dans un but précis. 

En écoutant Laakkuluk parler de sa vie et de son art, je me suis souvenue pourquoi j’ai tant pleuré après avoir vu la performance théâtrale interdisciplinaire Kiviuq Returns en 2018. Assise dans une foule mixte d’Inuits et de non-Inuits à Ottawa, je me souviens distinctement de l’atmosphère intense, presque surnaturelle, qui enveloppait la foule alors que les lumières s’atténuaient et que les sons profonds du chant guttural commençaient à nous envelopper. J’en avais la chair de poule ; je les sentais onduler sur ma peau, encore et encore. Je sentais l’électricité traverser mon corps. C’était comme si un portail s’était ouvert vers une autre époque, un espace ancien et sacré où l’on ne parle que l’inuktitut. Un endroit où la traduction n’est pas nécessaire, car c’est la seule langue qui existe, et nous sommes le seul peuple qui compte. Ici, pour un bref et bel instant, notre langue maternelle n’est plus bâillonnée par le gouvernement, notre tarniit (âme) n’est plus réprimée par la religion ou prise dans l’étau du colonialisme. 

Comme tout ce que fait Laakkuluk, la décision de ne pas proposer de traduction anglaise, à l’exception de quelques paragraphes du programme, est prise avec une intention très claire. Il n’y a pas si longtemps, le qaggiq était un énorme igloo construit pour y faire la fête. C’était un lieu où nous nous réunissions pour nous produire et concourir, un lieu où nous pouvions à la fois montrer et aiguiser nos compétences, un espace sûr pour faire face à nos peurs les plus intimes – tout cela afin de sortir dans le vrai monde pour mettre en pratique tout ce que nous avions appris dans le qaggiq.

« La langue est très, très importante. Je suis dans une position particulière : bien que je sois née à Saskatoon, en Saskatchewan, j’ai grandi en parlant ma langue avec ma mère au cœur des prairies dans les années 80 ». Et ce, malgré l’énorme perte linguistique qui se poursuit encore au Canada. Cette « perte » a été initiée par le gouvernement du Canada, puis appuyée par les institutions religieuses et les écoles, une réalité que beaucoup de personnes non indigènes commencent aujourd’hui à comprendre. 

Même à Iqaluit, où l’on peine à trouver deux enfants parlant l’inuktitut ensemble dans la cour de récréation, et où il y a une école française mais pas d’école inuktitut, une grande partie de la responsabilité de maintenir notre langue vivante incombe aux parents et aux personnes qui s’occupent des enfants. En cela, Laakkuluk représente aussi une lueur d’espoir. Elle m’a raconté que son jeune fils lui disait souvent, à l’heure du coucher, « Anaana, suli kaattunga » – « Maman, j’ai encore faim ». En tant que mère essayant de transmettre l’inuktitut à mon propre fils, dans un monde inondé par l’anglais, je sais combien cela peut être difficile. « Je sais pertinemment comment qu’il est possible de maintenir une langue en vie, parce que je parle aussi la langue que ma mère m’a enseignée avec mes enfants », explique Laaukuluk.

La résilience de Laakkuluk et la force même de sa production artistique témoignent de la profondeur de ses racines, dans l’uaajeerneq et dans son lien avec notre langue et avec la terre. Pour Laakkuluk, la vie et l’art sont inextricablement liés. Artiste de performance, actrice de méthode, conservatrice, poète et mère de trois enfants, elle est une conteuse à l’éloquence profonde et intense qui travaille également comme directrice artistique de Qaggiavut, un collectif qui œuvre à la construction du premier centre des arts de la scène au Nunavut. Elle rêve de construire un qaggiq moderne pour donner aux artistes nunavummiut un lieu où ils pourront créer. « Pas à titre de pantomime, pas une représentation culturelle, mais plutôt une création fidèle à leur identité », dit-elle. 

Oscar Wilde a écrit que « c’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. ». Avec Laakkuluk, on ne peut pas séparer le masque de la femme. Sa résilience et la force-même de sa production artistique témoignent de la profondeur de ses racines, dans l’uaajeerneq et dans son lien avec notre langue et avec la terre. « Tous ces liens avec les ancêtres, les maisons ancestrales, les pratiques, la terre, le goût des choses, tout cela fait partie de la langue », dit Laakuluk.  

« Penser à toutes ces petites choses formidables qui ont été enlevées à votre mère au pensionnat (et à la mienne aussi) c’est parfois accablant. Mais j’ai la force en moi de continuer à prononcer ces mots – et de les faire grandir – afin que non seulement mes enfants et moi-même, mais aussi tous ceux qui m’entourent, puissent comprendre les concepts qui sont contenus dans ces mots ».

Laakkuluk est la preuve vivante de la puissance du qaggiq. Sa nature inuite est intensément familière et immédiatement réconfortante. Elle incarne l’esprit du turnganarniq (pour que les gens se sentent bien accueillis), qui est l’une des pierres angulaires du Qaujimatuqngit (savoir traditionnel) inuit. L’insistance sur le fait d’être sur la terre, c’est la reconnaissance de notre présence, le pouvoir que nous, les Inuits, tirons du nuna (terre), du sila (air), du siku (glace) – comment le froid nous enseigne et nous donne du pouvoir. Laakkuluk est un exemple vivant de la puissance de nos traditions artistiques, de la résurrection de notre culture et de notre langue.

En cela, Laakkuluk représente aussi une lueur d’espoir.

Désolé, mais vous êtes trop jeune pour savoir si Jonathan Adler conçoit des objets osés tout en vivant sainement.

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