Danse Danse Révolution

En tant que DJ Me Time, Sarah Barrable-Tishauer, une ancienne de Degrassi, perturbe la culture des pistes de danse

ESTHER HEATH
HAO NGUYEN

Demandez à n’importe quel introverti qui a été emporté par un groove, a abandonné ses inhibitions et a fait un mouvement spectaculaire au milieu d’une piste de danse bondée : la musique danse exploite une sorte d’impulsion primitive et extatique. C’est donc l’une des grandes ironies de la culture des clubs que les morceaux qui suscitent le plus de liesse (et d’innombrables séances de karaoké en covoiturage) pour un si grand nombre de personnes soient considérés comme de la kryptonite par les DJ. « Il y a un degré de sérieux qui accompagne le DJing dans la communauté de la musique danse », explique Sarah Barrable-Tishauer, une ancienne star de Degrassi : The Next Generation (les fans se souviendront d’elle comme la très ambitieuse Liberty Van Zandt) qui se produit sous le nom de Me Time. « On ne joue pas de la musique avec des paroles, et on ne joue pas ce qui est populaire ». 

À la grande joie des centaines (peut-être des milliers) de fêtards qui ont dansé avec entrain pendant qu’elle était derrière les platines, Me Time n’a pas le temps de s’occuper de telles règles arbitraires. Mais ne vous y trompez pas : la DJ torontoise prend son métier au sérieux. Il se trouve qu’elle prend également au sérieux la conviction qu’une piste de danse doit être un espace sûr et positif pour tout le monde, quel que soit leur sexe, leur origine ethnique ou leur classe sociale… peu importe les tendances musicales de l’heure. Elle a terminé un concert au début de l’automne à Cherry Beach à Toronto avec les accents déchirants de « Believe » de Cher; lors d’une autre prestation récente, elle a joyeusement intégré « Waiting for Tonight » de J-Lo dans le mix. 

« Ce sont des moments où les gens peuvent se laisser aller et chanter à s’époumoner », dit-elle. Les plus observateurs remarqueront que ses morceaux sont des succès d’avant-2000, chantés par des femmes. Sarah, qui a atteint l’âge adulte à la fin des années 90 et au début des années 2000, a toujours eu un faible pour la musique de cette époque et, en tant que fervente partisane du féminisme intersectionnel (la manière dont différentes formes de marginalisation, comme le racisme, la misogynie et l’homophobie, interagissent pour créer des systèmes complexes d’oppression), elle est très sensible à la diffusion de voix de femmes.

Cette impulsion se manifeste clairement lorsque vous écoutez la playlist Spotify qu’elle a créée pour Latitude, un magnifique assortiment de morceaux que Sarah écoute lorsqu’elle est seule. Pour elle, chacune de ces chansons suscite l’une des quatre réponses émotionnelles suivantes : inspiration, appréciation, détente et étonnement. Parmi ses sélections : une version jazzy house de Dusty Springfield, la « sirène soul » des années 60, un hymne à l’amour-propre plus calme de India Arie, un jam de Nina Simone teinté de reggae, un slam sur l’insécurité et l’inspiration de l’artiste torontois DaethePoet, qui fait vibrer le cœur et donne la chair de poule. Comme l’explique Sarah, sa décision de mettre de l’ avant ces interprètes et producteurs découle à la fois du sentiment qu’ils méritent d’être écoutés, et de son propre lien profond avec leur son et leur expérience. « Je suis convaincue qu’on peut en apprendre davantage sur une personne par la musique et par la danse que par les mots », affirme-t-elle. 

L’effort de Sarah pour prioriser les femmes et les personnes non binaires se reflète également dans la foule qui vient la voir performer. Pour citer une récente publication d’un fan sur une page Facebook du festival Harvest, un événement annuel de DJ/camping « à la bonne franquette’ » qui se tient sur le terrain d’un manoir dans le sud-ouest ontarien : « Il est garanti que lors d’un spectacle de Me Time, les trois premières rangées seront occupées par des femmes qui dansent avec frénésie ». Ce n’est un secret pour personne que la culture des clubs n’est généralement pas l’espace le plus sûr pour les femmes, les personnes non binaires et les trans. Comme l’explique Sarah, « Dès que j’ai commencé à sortir, j’ai eu l’impression qu’être harcelée faisait partie de l’expérience. C’était inné dans ce cercle : même maintenant, même avec le mouvement #MeToo, beaucoup de gens pensent encore que si vous allez dans un bar, vous êtes là pour vous faire draguer ». Bien qu’elle soit parfaitement consciente qu’aucun espace ne soit intrinsèquement sûr (« Nous avons tous la capacité de faire du mal et d’être blessés »), Sarah s’est engagée à prendre en charge l’espace qu’elle occupe. 

Parfois, il s’agit d’un exercice idéologique, d’autres fois, c’est un exercice pratique. Quand je joue « Bad Girls » de MIA, j’aime appeler au micro toutes les « vilaines filles » à s’assembler devant la scène », dit-elle. C’est ma façon de dire : « Je vous vois ! Et je veux vous voir dans un environnement sécuritaire. Si je vois quelqu’un dans une situation qui la met clairement mal à l’aise, je n’hésite pas à le dire tout haut. Je crois que si elle se trouve devant la scène, elle est avec un groupe de femmes qui s’occupent également d’elle ».

Depuis trois ans qu’elle est DJ, Sarah est devenue plus visible, ce qui lui permet de contrôler plus activement les lieux où elle joue, et les personnes qui s’y trouvent. Elle s’efforce d’inclure les autres dans cette atmosphère de sécurité et de libération. Jusqu’à récemment, elle dirigeait le programme « bars et espaces sûrs » de la Dandelion Initative, une organisation gérée par des survivantes qui luttent contre la violence sexuelle en milieu de travail. Depuis, elle s’est concentrée sur ses propres projets, notamment la soirée dansante mensuelle EveryBody, où tous sont accueillis à bras ouverts et encouragés à bouger librement, ainsi que Bass Witch, un événement récurrent qui honore les femmes et l’énergie féminines. Sarah est également en contact direct avec les gens, donnant des ateliers et des cours privés dans sa propre School of Beats afin de « rendre le DJing plus accessible, inclusif et amusant ». Au-delà même de ses propres spectacles, elle est capable de transformer l’expérience des fêtards, des danseurs et des rêveurs. Comme elle l’explique, le pouvoir de transmettre son message aux gens est une chose qu’elle a apprise lors de son passage à Degrassi.

« C’est intéressant d’avoir compris le pouvoir des médias dès mon plus jeune âge », dit-elle. « J’ai toujours respecté le fait que la série aborde certains sujets difficiles, même si cela signifiait que le diffuseur américain ne présenterait pas certains épisodes. J’étais consciente de la tribune qui m’a été offerte grâce à ma participation à la série, et je suis consciente de celle que j’ai aujourd’hui. J’ai très vite compris que la célébrité « vide » n’était pas quelque chose qui m’intéressait. J’étais horripilée de voir les gens autour de moi devenir célèbres et de constater à quel point ils perdaient le contrôle de leur vie à cause de ça. Pour moi, être un influenceur, c’est justement le pouvoir d’influencer les gens. Je ne vais pas vous dire quelles chaussures acheter ni quoi manger. Les gens m’envoient des messages pour me remercier de parler des choses dont je parle, mais honnêtement, à quoi d’autre pourrais-je servir ? Bien sûr, les gens aiment voir de jolies photos de vous. Je le fais à l’occasion, mais toujours accompagné d’un commentaire de deux pages sur un sujet qui est important pour moi ».

Désolé, mais vous êtes trop jeune pour savoir si Jonathan Adler conçoit des objets osés tout en vivant sainement.

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Sous cet éclairage, il est difficile de distinguer votre âge. Petite question pour vous flatter : quel âge avez-vous?

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